CHAPITRE
III
L'approvisionnement des laboratoires en chats & en chiens
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La Directive européenne 86/609/CEE (29), qui est le cadre
de référence pour la législation nationale,
comprend un certain nombre d’exigences concernant l’approvisionnement
en animaux, surtout pour les chats, les chiens et les primates.
Dans le cas des chats et des chiens, ces exigences reflètent
une grande préoccupation de voir ces animaux domestiques,
lorsqu’ils sont utilisés dans les laboratoires,
bénéficier au moins de conditions d’élevage
correctes et être fournis spécifiquement dans cet
objectif. En particulier, des animaux ayant été
des animaux de compagnie et ayant connu le confort d’une
maison familiale ne devraient pasêtre exposés aux
souffrances qu’implique leur transfert vers les conditions
de vie en laboratoire. Tant que les chats et les chiens seront
utilisés dans la recherche, c’est là le
strict minimum de la protection qu’une société
humaine civilisée a l’obligation morale de leur
assurer.
Les exigences de la Directive 86/609
La Directive stipule que les établissements d’élevage
et les établissements fournisseurs des laboratoires doivent
être approuvés par l’autorité ou enregistrés
auprès d’elle (article 15). L’article 21
ajoute que les chats et les chiens pouvant être utilisés
dans les laboratoires doivent être des animaux d’élevage
(c’est-à-dire élevés spécifiquement
dans ce but), « ...à moins qu’une dispense
générale ou spéciale n’ait été
obtenue selon des dispositions fixées par l’autorité
[nationale] ».
Même lorsqu’une autorité nationale accorde
une dispense de l’obligation de n’utiliser que des
chats et des chiens élevés spécifiquement
pour les laboratoires, l’article 19 [4] interdit l’utilisation
des chiens et des chats errants quelles que soient les circonstances.
Un établissement fournisseur doit normalement se procurer
les animaux auprès d’un établissement d’élevage
agréé ou auprès d’un autre type d’établissement
agréé ou enregistré. Les termes exacts
de l’article 15 sont les suivants : «Un établissement
fournisseur se procurera des animaux exclusivement auprès
d’un établissement d’élevage ou d’autres
établissements fournisseurs, à moins que les animaux
aient été légalement importés et
qu’il ne s’agisse pas d’animaux devenus sauvages
ou errants» (les italiques sont ajoutées).
Les chats et les chiens (ainsi que les primates) doivent normalement
recevoir une marque individuelle avant leur sevrage, et si cela
n’est pas possible, aussitôt que possible après
le sevrage. Un document spécifiant l’identité
et l’origine de chaque chient, chat ou primate doit être
conservé par tout établissement d’élevage,
tout établissement fournisseur et tout laboratoire receveur
(article 18). Dans les laboratoires, ces documents doivent être
vérifiés par des inspecteurs vétérinaires
(article 19 [5]).
Les chiens et les chats provenant d’élevages
spécifiques
L’objectif évident de cette Directive est qu’en
règle générale, les chiens et les chats
soient élevés spécifiquement en vue de
leur utilisation en laboratoire et qu’ils proviennent
d’établissements d’élevage agréés
ou enregistrés. Un laboratoire peut élever ses
propres animaux dans la mesure où il justifie de l’agrément
ou du statut nécessaire. Il peut aussi s’approvisionner
à l’extérieur dans la mesure où les
animaux proviennent d’unétablissement également
agréé ou enregistré. L’utilisation
par un laboratoire de chats ou de chiens ne provenant pas d’un
établissement d’élevage nécessite
la permission de l’autorité nationale. Cette permission
doit alors être considérée comme un exception
à la règle et faire l’objet d’une
justification appropriée. Si nécessaire, les chats
et les chiens peuvent provenir d’un pays extérieur
à l’UE dans la mesure où il ne s’agit
pas d’animaux sauvages ni d’animaux errants. L’utilisation
d’animaux sauvages ou d’animaux errants est interdite
quelles que soient les circonstances.
Ainsi la Directive vise-t-elle à faire en sorte que l’approvisionnement
des laboratoires en chats et en chiens soit réglementé
de manière à exclure la possibilité que
des animaux de compagnie, des animaux domestiques volés,
des animaux sauvages ou des animaux errants soient utilisés.
C’est aussi la raison pour laquelle elle exige que tout
chat ou chien soit marqué, et que l’on tienne à
jour des registres détaillés pour tout animal.
Malgré ces dispositions, on a vu des pays membres de
l’UE, par exemple le Portugal et la Belgique, utiliser
dans des expérimentations des chiens et des chats domestiques
ou errants. Il n’est pas toujours facile de se rendre
compte qu’un chat a été un animal de compagnie,
mais en ce qui concerne les chiens, lorsque les laboratoires
utilisent divers bâtards, on a des raisons de penser que
ces chiens ne proviennent pas d’un élevage, et
qu’il s’agit plutôt de chiens volés
ou de chiens errants. En effet, pratiquement tous les chiens
que l’on élève pour approvisionner les laboratoires
sont des beagles. La raison en est que ces chiens ont une taille
et un poids adéquats, le poil court, qu’ils sont
faciles à manipuler et que des statistiques historiques
sont disponibles pour cette race. Il arrive que l’on utilise
de plus grands chiens, par exemple des labradors, en chirurgie
expérimentale. Si les beagles ne conviennent pas à
la recherche sur les conditions vétérinaires liées
à la race (comme les maladies des yeux chez les setters
irlandais), il s’agit là d’une très
petite partie des expérimentations que l’on fait
sur les chiens. Cependant, dans ce genre de cas, ce sont des
chiens de pure race (et non des bâtards) que l’on
utilisera.
Ainsi donc, lorsque les laboratoires utilisent des chiens provenant
d’élevages, ce sont la plupart du temps des beagles.
Lorsqu’ils utilisent des chiens bâtards, on peut
soupçonner que ce soient des chiens errants ou des animaux
de compagnie volés – ce que la Directive interdit
strictement. Par ailleurs, les résultats de recherches
menées sur divers bâtards d’origine incertaine
ne sauraient être considérés comme aussi
fiables, d’un point de vue scientifique, que des résultats
obtenus en utilisant des chiens d’élevage.
Malheureusement, les articles scientifiques publiés par
les chercheurs français montrent clairement que l’on
continue d’utiliser couramment des chiens bâtards,
ce qui indique que de nombreux chercheurs se voient dispensés
de respecter les exigences de la Directive 86/609 concernant
l’utilisation de chiens d’élevage. Deux des
six études de cas sur les chiens présentées
dans ce rapport concernaient des bâtards et quatre des
beagles (voir Chapitre 6).
Ces dispenses sont la porte ouverte à la possibilité
de pratiquer dans les laboratoires des expérimentations
sur des animaux de compagnie, sur des chats et des chiens volés
ou errants. Aussi longtemps qu’il existera de telles dispenses
vis-à-vis des exigences d’utiliser des animaux
d’élevage, les gens ne pourront pas être
sûrs que leurs animaux bien aimés ne finiront pas
leurs jours dans la souffrance, dans un laboratoire.
Certaines de ces questions avaient été traitées
dans le rapport de la mission d’information qui a été
publié en décembre 200130. Ce rapport met l’accent
sur la nécessité pour la France d’appliquer
en totalité les articles de la Directive 86/609. Il y
est aussi précisé que la mission d’information
a confirmé que des chiens et des chats volés sont
toujours fournis en toute illégalité aux laboratoires,
pour les expérimentations.
S’il est essentiel que la France se conforme aux dispositions
de la Directive, One Voice ne croit pas que le fait que les
chiens et les chats utilisés proviennent d’établissements
d’élevage signifie qu’il n’y a plus
à se préoccuper de leur bien-être. One Voice
ne souhaite pas voir apparaître de nouveaux élevages
ni de nouveaux établissements fournisseurs. Une telle
tendance aurait de fortes chances d’entraîner une
surproduction d’animaux, ce qui encouragerait davantage
d’expérimentations ou aboutirait à ce que
l’on tue des chats et des chiens bien portants en surnombre
par rapport à la demande. Tant que les expérimentations
sur les chiens et les chats continueront, il y aura de la détresse
et de la souffrance – aussi bien du côté
des établissements fournisseurs que du côté
des laboratoires eux-mêmes.
Les importations de chats et de chiens
Que des chats et des chiens soient transportés sur de
longues distances, depuis un pays dans lequel les normes en
matière de soins et d’hébergement ont des
chances de laisser à désirer, n’est pas
souhaitable du tout.
Le transport des animaux est une série d’épreuves
très stressantes (31), parmi lesquelles l’arrachement
à un environnement familier et le confinement dans des
caisses ou des conteneurs petits et parfois insuffisamment aérés.
Les animaux peuvent souffrir de chaleurs excessives dans un
camion ou du froid dans la soute d’un avion, sans compter
la terreur provoquée par les divers bruits et par tout
ce qu’ils peuvent voir ou sentir. Les secousses répétées
deviennent vite épuisantes. Dans les longs trajets, les
arrêts ne se font pas toujours aux moments opportuns pour
le repos, la nourriture ou l’abreuvage : dans l’une
des études de cas du Chapitre 6, les chiens étaient
importés de pays aussi éloignés que les
États-Unis.
Il est arrivé que des animaux meurent pendant le transport.
Un exemple particulièrement grave s’est produit
en 1989, lorsque 79 beagles en provenance de Perrycroft Kennels,
en Grande-Bretagne, sont morts asphyxiés dans un camion
à bord d’un ferry boat en route pour la Suède.
Même si ce nombre de morts au cours d’un trajet
était exceptionnel, la plupart des chats et des chiens
souffrent pendant le transport. Il est bien connu que le transport
provoque une montée des hormones de stress dans le flux
sanguin, une perte de poids, une dépression du système
immunitaire et un déséquilibre des fluides corporels
(32).
Lorsque les animaux proviennent de pays qui ne sont membres
ni de l’UE ni du Conseil de l’Europe, il se peut
qu’ils n’aient même pas eu droit aux niveaux
minimum de soins et d’hébergement définis
dans la Directive 86/609 de l’UE ou dans la Convention
du Conseil de l’Europe ETS 123(33).
L’importation de chats et de chiens de telles sources
signifie aussi l’inapplicabilité de plusieurs autres
des dispositions de la Directive dont il a été
précédemment question : dans ces pays, les établissements
fournisseurs peuvent très bien ne pas être agréés
ni faire l’objet d’inspections, les animaux n’ont
peut-être pas été élevés pour
la recherche et les registres mentionnant leur origine peuvent
très bien ne pas exister. Par ailleurs, lorsque des bâtards
proviennent de pays n’appartenant pas à l’UE
ni au Conseil de l’Europe, le Ministère peut très
difficilement vérifier qu’il ne s’agit pas
d’animaux volés ou d’animaux errants.
Les statistiques officielles montrent qu’entre 1993 et
1999, la proportion de chiens provenant des élevages
ou des établissements fournisseurs français est
restée à peu près constante, entre 60 et
67 %. Cependant, le pourcentage de chats provenant de l’intérieur
du pays a fluctué entre 45 et 99 % sur la même
période, sans signe visible d’une tendance croissante
souhaitable. Le Tableau 3, ci-après, résume ces
statistiques.
|
Tableau
3
Provenance des chats et des chiens utilisés dans
les laboratoires, entre 1993 et 1999 |
|
|
|
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
|
Année |
Espèce |
France |
Autres
pays de l'UE |
Pays
du Conseil
de l'Europe |
Autres
sources # |
Animaux
réutilisés |
TOTAL |
1993 |
Chats
Chiens |
1128
3302 |
0
24 |
-
- |
12
1639 |
-
- |
1140
4965 |
1997 |
Chats
Chiens |
887
2564 |
831
86 |
415
364 |
83
1458 |
*226
*182 |
1990
4290 |
1999 |
Chats
Chiens |
1176
3130 |
492
541 |
0
0 |
187
1532 |
**82
**266 |
1855
5203 |
-
Pas de données sur cette catégorie en 1993.
# Pays hors Union Européenne et hors Conseil de l’Europe
* En raison du format des statistiques officielles de 1997,
le nombre total de chats et de chiens de la colonne 6 est la
somme des colonnes 1 à 4 moins le nombre de la colonne
5.
** En raison du format des statistiques officielles de 1999,
le nombre total de chats et de chiens de la colonne 6 est la
somme des colonnes 1 à 4.
Il est particulièrement préoccupant de constater
qu’un grand nombre de chats et de chiens proviennent véritablement
de pays qui ne sont pas membres de l’UE ni du Conseil
de l’Europe. Près d’un tiers du total des
chiens utilisés en France entre 1993 et 1999 provenait
de ces pays, et ces chiens ont été principalement
utilisés par des laboratoires du secteur privé
et non du secteur public. La proportion de chiens en provenance
de ces sources n’a pas diminué au cours de ces
six années. La proportion de chats provenant de pays
n’appartenant pas à l’UE ni au Conseil de
l’Europe est plus faible (entre 1 et 10 %), mais elle
a constamment augmenté entre 1993 et 1999. Il est donc
évident que le Ministère a fréquemment
accordé des dispenses vis-à-vis de l’article
15 de la Directive, selon lequel les chats et les chiens doivent
provenir de sources autorisées – ce qui rend alors
difficile la conformation aux articles 18, 19[4] et 21.
La souffrance est inévitable
Même si l’on peut minimiser la souffrance des chats
et des chiens qui sont gardés dans les établissements
d’élevage, dans les établissements fournisseurs
et dans les laboratoires, on ne peut pas l’éliminer.
Même les procédures d’autorisation et d’inspection
ne peuvent pas toujours assurer le respect de normes adéquates.
Les établissements qui élèvent et fournissent
les animaux dans un but lucratif cherchent à limiter
leurs dépenses destinées au bien-être des
animaux. Les conditions de vie des chats et des chiens qui vivent
dans ces établissements et dans les laboratoires sont
bien différentes de celles que connaissent les chats
et les chiens de compagnie chez leurs maîtres. Elles sont
aussi très éloignées des conditions de
satisfaction de leurs besoins physiologiques et comportementaux
de base (voir Chapitre 1).
Les chiens et les chats destinés aux laboratoires ne
bénéficient pas de soins individuels, et ils doivent
souvent supporter des conditions de restriction et d’austérité
dans un environnement artificiel. Leurs possibilités
d’exercice physique et de relations sociales sont limitées,
ils sont soumis à un régime insipide, et les affections
et blessures légères qu’ils peuvent avoir
peuvent passer inaperçues. Des animaux sont parfois enfermés
seuls sans possibilité d’avoir le moindre lien
social. Pour les chiens, c’est très stressant,
comme le montre leur comportement répétitif et
stéréotypique : parcours incessants, rotations,
sauts. En cas de surproduction temporaire d’animaux, l’établissement
tue les jeunes chats ou les jeunes chiens qui sont en surnombre
par rapport à la demande. Souvent, on élimine
les animaux qui ont des défauts mineurs.
Dans l’une des études de cas présentées
dans ce rapport (Chapitre 6), les beagles provenaient de Harlan,
en France. Une enquête menée sous une couverture
auprès de Harlan (UK) par la British Union for the Abolition
of Vivisection (BUAV) a révélé que les
normes d’élevage et de soins aux chiens y laissaient
grandement à désirer(34). La médication
de routine n’y était pas toujours assurée,
et les infections et les blessures y étaient souvent
diagnostiquées avec retard. La tenue des registres n’était
pas satisfaisante et les normes d’hygiène étaient
douteuses. Parfois, il n’y avait pas assez de personnel
pour s’occuper des beagles. Le rapport publié par
l’Inspecteur principal du Home Office, à Londres,
a confirmé un grand nombre des allégations de
la BUAV35. Ainsi donc, même des organismes éleveurs
et fournisseurs dûment enregistrés peuvent manquer
d’appliquer des normes satisfaisantes.
Tant que l’on utilisera des chiens et des chats dans les
laboratoires, les élevages spécifiques constitueront
le mode d’approvisionnement le moins cruel. Cependant,
il convient de se rendre compte que même dans ces conditions,
la fourniture de chats et de chiens aux laboratoires reste inévitablement
une source de souffrance et de morts injustifiables d’animaux.
29. Directive du Conseil des communautés européennes
86/609/CEE du 24 novembre 1986 concernant le rapprochement des
dispositions législatives, réglementaires et administratives
des Etats membres relatives à la protection des animaux
utilisés à des fins expérimentales ou à
d’autres fins scientifiques, Journal officiel des Communautés
européennes L358, 1-29
30. Rapport d’Information de la Commission de la Production
et des Echanges sur l’identification des chiens et des
chats, leur commercialisation et l’approvisionnement des
centres d’expérimentation, 12 décembre 2001
31. J MacArthur Clark [1999] The Dog, in: The UFAW Handbook
on the Care and Management of Laboratory Animals, Volume 1:
Terrestrial Vertebrates, Seventh Edition. Oxford: Blackwell
Science
32. JJ Swallow [1999] Transporting Animals, in: The UFAW Handbook
on the Care and Management of Laboratory Animals, Volume 1:
Terrestrial Vertebrates, Seventh Edition. Oxford: Blackwell
Science
33. Convention du Conseil de l’Europe (ETS 123) sur la
protection des animaux vertébrés utilisés
à des fins expérimentales ou à d’autres
fins scientifiques, 1986
34. BUAV [1999] A report into the breeding and supplying of
dogs (and other animals) at Harlan UK Hillcrest. Findings of
a BUAV investigation.
35. Report to Ministers by the Animals (Scientific Procedures)
Inspectorate concerning ‘A report into the breeding and
supplying of dogs (and other animals) at Harlan UK Hillcrest
– findings of a BUAV investigation’, 1999