VII - Conclusions
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Les résultats ci-dessus démontrent que la toxicogénomique est une méthode bien adaptée au crible rapide et pertinent de la toxicité pour l’Homme des substances chimiques. La toxicogénomique d’une substance est 100 fois plus rapide et 100 fois moins onéreuse que le test sur modèles animaux (par référence aux chiffres annoncés dans le projet REACH). Surtout, elle n’a pas à faire le pari - trop souvent délétère pour notre santé - que nous partagerions le comportement de l’animal vis-à-vis de la substance testée. Elle présente de plus deux avantages supplémentaires tout à fait déterminants. Elle permet la compréhension des mécanismes cellulaires d’action adverse, d’où sa pertinence pour évaluer le risque toxique à court, moyen et surtout au long termes. Ensuite, elle a la capacité unique d’explorer simultanément, en une seule expérience, un grand nombre de voies pathologiques potentielles : cancer, neuropathologies, réponses inflammatoires, problèmes métaboliques, du développement de l’embryon, de la reproduction, …
La toxicogénomique permet aussi l’étude scientifique de la toxicologie chez n’importe quelle espèce (animale terrestre, poisson, plante), à condition de mettre en œuvre les cellules et les gènes de l’espèce considérée. La toxicogénomique est pour ces raisons appelée à devenir la référence en matière d’évaluation du risque toxique, pour la santé humaine comme pour la préservation de l’environnement, la biodiversité en particulier.
Le présent travail est basé sur une toxicogénomique « artisanale ». Or la méthode est susceptible d’être complètement robotisée depuis la culture de la cellule testée jusqu’à l’obtention du résultat final, et un grand nombre de plates-formes similaires peuvent être mises en œuvre simultanément et gérées par ordinateur, ouvrant la possibilité d’examiner simultanément nombre de substances et leurs mélanges, sur divers jeux de cellules en culture. On dénombre en effet dans le corps humain près de 250 types de cellules différentes. Notre génome renferme de l’ordre de 25 000 gènes, dont plus de 1 000 ont été identifiés comme révélateurs d’activités toxiques. De plus, le patrimoine génétique de l’espèce humaine renferme nombre de sites « polymorphiques »* (différents entre les individus), qui confèrent des activités biologiques particulières. Il s’agit d’évaluer aussi les risques toxiques pour les porteurs de ces variants génétiques, une autre capacité unique de la toxicogénomique. Enfin, il faut explorer la toxicité de la substance à diverses concentrations et pour divers temps d’exposition. On voit donc que l’implantation à grande échelle de plates-formes toxicogénomiques permettrait de faire aisément et rapidement face aux millions de test qu’il faudrait effectuer pour répondre à ces exigences.
En conclusion, notre étude démontre l’immense potentiel de la toxicogénomique pour contrôler la nocivité des produits chimiques pour notre santé. Comme nous l’avons rappelé dans l’introduction, il est urgent d’éliminer de notre environnement les substances nocives responsables des pathologies majeures que sont par exemple le cancer et les démences. Du fait de la libre circulation des biens entre les pays européens, il revient à l’Union européenne, et donc à la Commission européenne, de mettre en œuvre l’évaluation fiable des risques toxiques, c’est-à-dire d’abandonner le test sur modèle animal dans le projet REACH. Puisque la toxicogénomique répond à toutes les critiques faites à ce projet, cette méthode devrait y être implantée. Concrètement, et afin de faciliter à la fois le démarrage de l’évaluation fiable de la toxicité et la formation des toxicologues selon cette méthode, la Commission européenne pourrait implanter sur le site d’ECVAM à Ispra (Italie) un Centre européenn de toxicogénomique en charge de l’évaluation des 100 000 substances chimiques. Une étude sommaire montre que la création d’un tel centre, capable d’évaluer 1 000 substances par jour à deux concentrations et deux temps d’expositions sur deux lignées cellulaires, reviendrait à moins de 300 millions d’euros. Ses performances pourraient être décuplées à relativement peu de frais supplémentaires. Ce coût estimé est de l’ordre de quelques pour cent seulement de celui du projet REACH initial (11 milliards d’euros), la conception et la réalisation de ce Centre européen de toxicologie scientifique pourraient être achevées en 18 mois. Les résultats des tests des 100 000 substances seraient alors à disposition dans les deux années suivantes.
L’équipe scientifique et les partenaires industriels responsables du présent travail sont prêts à mettre à disposition des instances européennes leur expérience et leurs connaissances pour aider à concevoir et monter un tel centre. Ils proposent de procéder en deux étapes : organiser un colloque européen de toxicologie pour confronter les vues des toxicologues et établir à l’attention de la Commission européenne un rapport scientifique sur la pertinence de la toxicogénomique ; si ce rapport est favorable, monter une installation pilote pour aider à la conception du futur Centre européen de toxicologie scientifique.
Les conséquences d’une telle initiative lucide de la Commission européenne seraient immenses. En termes de santé publique d’abord. Nous estimons, à partir des données de mortalité et de morbidité du cancer par exemple, qu’en Europe, chaque année, un million de décès prématurés pourrait être évité si les produits chimiques cancérigènes étaient éliminés. Cette élimination diviserait par deux l’incidence des cancers en Europe en 5 ans. Cette initiative bénéficierait également aux générations à venir, en évitant de polluer de façon difficilement réversible les ressources naturelles (sol, nappe phréatique, eaux côtières, atmosphère) dont elles vont hériter, et aussi d’obérer leur patrimoine génétique, soit en le fragilisant dès avant la naissance (des analyses du cordon ombilical de nouveau-nés révèlent la présence routinière de dizaines de substances chimiques, dont celles étudiées dans le présent travail), soit en y introduisant des modifications permanentes pouvant affaiblir leurs aptitudes biologiques (cf. reproduction, allergies, cancer du cerveau) ou intellectuelles (cf. autisme).
L’initiative européenne pour adopter la toxicogénomique aurait aussi des avantages économiques directs. Nul doute en effet que la méthode s’imposera sous peu comme obligatoire et incontournable. En acquérir et protéger aujourd’hui le savoir-faire nous mettrait à l’abri de l’obligation demain d’acheter les brevets correspondants, et même permettrait à l’Europe d’exporter son savoir-faire dans les pays étrangers, notamment ceux qui voudraient vendre leurs produits ainsi testés dans l’Union européenne. Elle pourrait ainsi définir les standards mondiaux d’évaluation de la toxicité.