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Les expériences sur les chiens
& les chats en France

Un rapport des Docteurs
Chris Langley MA PhD et Gill Langley MA Phd MIBiol

Mars 2003
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CHAPITRE V
Le problème des différences entre les espèces


Une des grandes faiblesses des expérimentations animales réalisées dans le cadre de la recherche médicale est qu’en raison des différences qui existent entre les espèces, les résultats obtenus sur une espèce animale peuvent être inapplicables à une autre espèce. Ainsi donc, une politique de recherche consistant à utiliser des animaux risque de produire des résultats contradictoires ou trompeurs, dont la signification pour l’être humain reste indéterminée. Les conséquences peuvent être graves : dans le pire des cas, les chercheurs peuvent être induits en erreur sur les causes et les caractéristiques des maladies humaines, et le progrès de la médecine peut s’en trouver retardé d’autant.

Les mammifères ont en commun un certain nombre de caractéristiques, mais il existe aussi entre les diverses espèces des différences fondamentales en termes d’anatomie, de physiologie, de pharmacologie, de biochimie et de génétique, qui peuvent être déterminantes au niveau d’une fonction ou d’un organe. Certaines de ces différences sont connues et peuvent peut-être être prises en compte, mais d’autres, en termes de réactions aux nouveaux médicaments ou en termes de fonction d’une zone du cerveau, restent encore à découvrir, or ces différences font que les résultats observés sur un animal peuvent être gravement trompeurs.

La presse scientifique fait souvent état des différences d’espèce qui existent entre les chats, les chiens, les autres animaux et les humains. Ce chapitre en présente quelques exemples notables.

Les différences entre les espèces et les expérimentations sur les chats

Entre le chat et l’être humain, il existe de nombreuses différences anatomiques et comportementales qui pour être évidentes n’en sont pas moins déterminantes. Le chat est un petit quadrupède, alors que l’être humain est un bipède de grande taille. Cela n’est pas sans rapport avec la manière dont chacune des deux espèces a développé son système nerveux pour contrôler le mouvement de ses membres. Les humains sont omnivores, alors que les chats sont de vrais carnivores qui ont spécialement développé leur sens auditif et leur sens visuel pour la chasse : ce qui est reflété par la structure et l’organisation de leur cerveau. Les chats passent une grande partie de leur temps à dormir, et le reste à faire des rondes, à chasser et à marquer leur territoire.

Derrière et au-delà de ces différences entre les deux espèces, il existe bien davantage encore de caractéristiques subtiles qui distinguent les chats des humains et qui compromettent la valeur des expérimentations sur les chats pour le progrès de la médecine humaine.

Le cerveau et le système nerveux : sommeil, modulation de la douleur, vision, olfaction, innervation des organes et contrôle du mouvement des membres .

En France comme ailleurs, l’utilisation des chats est répandue dans la recherche en neurologie – dans le présent rapport, toutes les études de cas dans lesquelles des chats ont été utilisés étaient des expérimentations sur le cerveau et le système nerveux (voir Chapitre 6). Il existe pourtant de nombreuses différences connues, d’une espèce à l’autre, du point de vue de l’organisation, de la structure et de la pharmacologie du système nerveux.

Ainsi, par exemple, dans les noyaux du raphé – qui jouent un rôle dans diverses fonctions cérébrales, notamment dans le sommeil et le contrôle de la douleur – la répartition des cellules et des fibres cérébrales utilisatrices de peptides n’est pas la même dans le cerveau des rats, des chats et des humains (43).

Chez les souris et les rats, les neurones intervenant dans la régulation du sommeil, dans la zone pré-optique, se regroupent dans une région unique du cerveau. Même entre le rat et la souris, la localisation de cette région est légèrement différente, mais chez le chat, les cellules cérébrales de la régulation du sommeil ne sont pas regroupées, elles sont dispersées dans la zone pré-optique (44).

Les études de cas numéro douze et treize, dans lesquelles des chats ont été utilisés, sont les exemples d’une recherche sur le sommeil dont les résultats ne sont pas transposables à l’être humain, en raison des différences entre espèces.

Une autre région du cerveau, appelée la matière grise périaqueductale, intervient dans la modulation de la douleur et pourrait jouer un rôle important dans la douleur causée par la migraine(45) (voir plus loin). Cependant, dans cette zone du cerveau, les neurones des humains ont davantage de branches connectées (dendrites) que les neurones des chats, qui possèdent moins de branches dendritiques mais davantage d’épines dendritiques (46). Ce qui indique qu’entre ces deux espèces, dans cette zone du cerveau, la complexité des circuits est localement différente.

Cela fait plusieurs décennies que l’on utilise des chats dans la recherche sur la vision, malgré les différences majeures de développement et de structure que l’on peut observer entre le système visuel des humains et celui des félins (voir étude de cas numéro onze, Chapitre 6). Si la vision nocturne du chat est si bonne, c’est en raison d’un tapetum lucidum réflectif qui n’est pas présent dans l’œil humain. En revanche, le chat ne possède pas de macula ni de fovéa, deux régions de la rétine qui sont de première importance pour la vision chez l’être humain(47). Dans le discours qu’il a prononcé lors de la réception du prix Nobel récompensant ses recherches sur la vision (48), le Professeur Torsten Wiesel a déclaré que chez les jeunes animaux, la période critique du développement de la fonction visuelle du cerveau variait selon l’espèce. Chez le chat, cette période critique dure trois à quatre mois, tandis que chez l’enfant humain elle peut durer entre cinq et dix ans. De nombreuses études de privation de la vue ont été réalisées sur des chats ainsi que sur des singes. Chez le chat, la privation de la vue peut provoquer la disparition d’une classe spécifique de cellules cérébrales dans le noyau geniculate latéral du cerveau, mais ce phénomène ne s’observe pas chez les singes privés de la vue (49).

Le sens de l’odorat (olfaction) très développé du chat dépend d’une structure séparée et spécialisée d’artérioles qui alimentent la région olfactive du cerveau. Ces artérioles, du point de vue de leur origine comme de leur trajet, sont tout à fait différentes des vaisseaux sanguins comparables dans le cerveau humain (50).

Lorsque l’on compare la cartographie des arrivées nerveuses dans le tronc cérébral chez les rats, les primates et les chats, on observe des différences d’organisation bien distinctes entre les espèces (51). Même au niveau microscopique, d’importantes différences ont pu être observées dans l’ultra-structure de la moelle épinière chez les primates, par rapport aux chats et aux rats (52). Les différences d’espèce interviennent dans la densité de l’innervation de certains organes et de certaines glandes importantes, comme le foie ou le pancréas. La densité des fibres nerveuses pancréatiques est bien plus élevée chez le chat que chez le chien ou chez l’homme (53). La densité générale de l’innervation varie nettement au niveau des glandes parathyroïdes entre la poule, le rat, le cochon d’Inde, le chat, le chien et le mouton (54). De même a-t-on observé des différences très nettes entre le chat, le chien et l’homme ce en quoi concerne la densité d’innervation du foie (55).

La coordination des membres est en rapport direct avec le contrôle neural du mouvement. Ses caractéristiques sont spécifiques à chaque espèce, et l’on observe notamment des différences significatives entre les primates et les chats (56). En ce qui concerne le contrôle qu’exerce le cerveau sur le mouvement des membres antérieurs, les chats ne possèdent pas de connections corticomotoneuronales directes avec la moelle épinière, contrairement aux primates (humains compris) (57). On a aussi observé des différences entre les chats et les humains en ce qui concerne la physiologie des nerfs qui contrôlent les mouvements de précision (58). Malgré ces différences entre les chats et les humains, on continue à utiliser les chats dans les expérimentations pour étudier la régénération nerveuse dans les membres.
 
Hématologie

Des analyses du sang de diverses espèces animales ont mis en évidence d’importantes différences.

La sensibilité de l’accumulation des plaquettes, qui semble être en rapport avec l’athérosclérose, varie dans une large mesure entre différentes espèces animales. Dans une étude de l’accumulation des plaquettes, on a constaté que la sensibilité pouvait être presque 20 fois plus forte chez une espèce que chez une autre, et c’est chez l’homme qu’elle avait la valeur la plus élevée. Les plaquettes les plus résistantes ont été observées notamment chez le chat (59).

Entre les plaquettes sanguines de six espèces différentes, parmi lesquelles le chat, le chien et l’homme, on a observé d’importantes différences au niveau de l’activité d’une enzyme, GABA-T (60).

Une analyse des facteurs de la coagulation du sang et des paramètres de la fibrinolyse chez 11 espèces, parmi lesquelles le chat et le chien, a mis en évidence des dissimilitudes très nettes entre le système de coagulation de l’être humain et celui d’autres espèces animales (61).

La variation du pH plasmatique, selon que le sang est oxygéné ou désoxygéné (l’effet Haldane) est nettement plus importante chez le chat et chez le chien que chez l’humain (62). Une étude du plasma sur 11 mammifères différents, parmi lesquels le chat et le chien, a montré que l’amino-oxydase plasmatique (PAO), une enzyme que l’on croyait trouver dans le sérum de tous les mammifères, n’était pas toujours présente. Par ailleurs, la spécificité du substrat de cette enzyme variait selon l’espèce testée (63).

Les « modèles » de pathologie : attaques cérébrales, maladie de Parkinson, épilepsie, migraine et SIDA

Dans la recherche médicale, on utilise le chat comme « modèle » pour diverses pathologies. Le plus souvent, le recours à ces « modèles » consiste à leur induire de manière artificielle les symptômes observables chez l’être humain, mais sans chercher à en reproduire les causes. La progression de la maladie peut très bien, elle aussi, être différente chez le « modèle ». Les « modèles » animaux ont donc véritablement de quoi induire en erreur les chercheurs.

Ainsi, par exemple, un peu partout dans le monde, on a utilisé les chats pour la recherche sur les attaques cérébrales. Les expériences consistent à intervenir chirurgicalement pour bloquer une des principales artères du cerveau, afin de provoquer dans celui-ci des dégâts similaires à une attaque cérébrale chez l’être humain – mais qui, en même temps, seront nécessairement différents. On sait que les dégâts provoqués par ce blocage artériel expérimental varient selon l’espèce animale utilisée, et même selon la lignée au sein d’une même espèce. Par ailleurs, les réactions à un produit expérimental destiné à traiter les attaques cérébrales, lorsqu’elles sont observées chez des chats, peuvent difficilement permettre de prédire correctement l’effet du produit sur le patient humain.

Cela fait plusieurs décennies que l’on utilise des animaux pour la recherche sur les attaques cérébrales et que de nombreux produits neuro-protecteurs semblent efficaces chez les animaux – alors qu’aucun de ces produits ne s’est jamais révélé sûr ni efficace chez les humains (64). Une des principales raisons de cet échec tient aux différences qui existent entre les espèces. Lorsque l’on injecte à des singes la toxine MPTP, ils développent sur le long terme des troubles de la motricité qui ressemblent (par certains côtés) à ceux de la maladie de Parkinson chez l’homme, et on les utilise alors pour la recherche. Cependant, si l’on injecte la MPTP à des chats, ils recouvrent le contrôle normal de leur motricité au bout de deux ou trois semaines, et contrairement aux singes, même si l’on continue de leur injecter de la MPTP, ils ne développent pas ces troubles parkinsoniens permanents (65).

On a provoqué artificiellement une pancréatite chez des chats en leur injectant de l’acide le long du conduit pancréatique principal, et on a imité l’hydrocéphalie grâce à des injections de kaolin dans le cerveau. Il est facile d’induire chez le chat des crises d’épilepsie en lui administrant de la pénicilline, mais cela n’est pas possible chez le rat66. Des chercheurs qui comptent sur des informations obtenues dans des conditions aussi artificielles, qui par ailleurs varient souvent d’une espèce à une autre, risquent fort d’être induits en erreur sur les véritables causes et sur l’étiologie de ces dangereux dérèglements.

Il semble que la migraine soit un problème spécifiquement humain. Pourtant, un peu partout dans le monde (et à l’occasion en France), des chercheurs essaient de la reproduire artificiellement chez le chat. On anesthésie les animaux et on stimule électriquement certaines parties de leur cerveau, et généralement on les tue ensuite. On parvient quelquefois à développer des médicaments efficaces à l’aide d’expérimentations sur des chats, mais le « modèle » chat n’apporte aucune lumière sur la cause de la migraine chez les humains, aussi a-t-on très peu avancé en ce qui concerne la recherche des moyens de prévenir la migraine. Par ailleurs, on observe des différences entre les espèces au niveau des cellules cérébrales de la matière grise périaqueductale, une région du cerveau susceptible de jouer un rôle important dans la douleur que provoque la migraine (67).

Même lorsque les chats souffrent effectivement de maladies analogues à celles des humains, ces maladies diffèrent souvent par leur cause, par leur progression et par leurs symptômes cliniques. Ainsi, par exemple, les chats que l’on contamine avec le virus d’immunodéficience féline (FIV) développent le SIDA du chat. Cependant, le FIV, par bien des aspects, est structurellement différent du virus de l’humain, le HIV, il est plus étroitement apparenté aux virus similaires observables chez les vaches et les chevaux (68). Du fait des différences qui existent entre les virus (FIV et HIV) ainsi qu’entre les espèces (chats et humains), les réactions du chat au FIV et aux thérapies expérimentales ont peu de chances de permettre de prédire de manière fiable les réactions de l’être humain. En fait, c’est une étude française qui a montré les différences, entre les humains contaminés par le HIV et les chats contaminés par le FIV, dans le contrôle de la mort programmée des globules blancs (lymphocytes) (69). Or, ces cellules du sang jouent un rôle très important dans le développement du SIDA.

Les chats peuvent souffrir du même défaut génétique et du même manque de dystrophine engendrant la dystrophie musculaire que les humains. Cependant, alors que les humains qui en sont victimes souffrent d’une perte musculaire, les chats qui en sont atteints ne s’en trouvent pas handicapés pour autant, car leurs muscles se régénèrent (70). Les symptômes du diabète mellitus sont les mêmes chez le chat que chez l’être humain, mais chez le chat cette pathologie est très rare.

Cependant, à l’inverse des humains, on n’a pas encore mis en évidence un facteur génétique du diabète chez les chats, dont le métabolisme énergétique est très particulier (71).
 
Le développement et les test des médicaments : maladies paralysantes et analgésie

Bien que l’on utilise abondamment les animaux pour développer et tester des médicaments, les différences qui existent entre une espèce et une autre, du point de vue de la physiologie et du métabolisme, impliquent la possibilité de variations considérables dans la manière dont ces espèces réagiront aux produits. Les animaux utilisés ne peuvent donc pas constituer des modèles fiables dans les domaines de la pharmacologie et de la toxicologie.

Ainsi, par exemple, les tentatives de développer un modèle animal, chien ou chat, pour le traitement des maladies paralysantes, n’ont pas abouti. La scopolamine, qui est probablement à ce jour le meilleur des remèdes simples contre les maladies paralysantes chez les humains, n’a pas d’effet sur le chien, et chez le chat on n’a encore rien pu conclure de manière sûre (72).

Deux des analgésiques les plus communément utilisés chez les humains, le paracétamol et l’aspirine, sont toxiques pour le chat (73). Les différences de métabolisme du produit ne sont pas neutres pour le bien-être des animaux utilisés dans les procédures expérimentales. Ainsi, par exemple, administrer aux chats une analgésie sans risque est problématique. Chez le chat, les produits antiinflammatoires non stéroïdiens ne sont pas bien métabolisés, on ne peut donc les utiliser qu’avec précaution. Quant aux analgésiques à base d’opium, il est nécessaire de ne les administrer qu’avec beaucoup de prudence en évitant le surdosage (74). Or, dans plusieurs des études de cas présentées dans ce rapport (voir Chapitre 6), les publications des chercheurs ne précisent pas quels ont été les analgésiques administrés aux chats. C’est là une pratique pour le moins discutable, et qui est matière à préoccupation, compte tenu des difficultés que pose l’administration d’une analgésie efficace et non risquée chez cet animal (voir Chapitre 1).
 
Les différences entre les espèces et les expérimentations sur les chiens

Les chiens sont souvent utilisés dans la recherche sur les maladies cardiovasculaires, non seulement par les chercheurs et les universitaires qui étudient la structure et le fonctionnement du cœur et des vaisseaux sanguins, mais aussi par les laboratoires pharmaceutiques, lorsqu’ils testent les médicaments pour vérifier qu’ils ne présentent pas de toxicité pour le système cardiovasculaire.

Les études de cas numéro un, deux, quatre et cinq présentées dans ce rapport (Chapitre 6) concernent la recherche dans le domaine cardiovasculaire. Pourtant, un grand nombre d’études décrivent les dissimilitudes importantes entre le cœur humain et le cœur du chien, du point de vue des vaisseaux sanguins et de la circulation. Dans une étude anatomique récente, on a comparé la jonction atrio-ventriculaire du cœur chez l’être humain et chez le chien, et l’on a noté d’importantes différences d’anatomie ainsi que des différences structurelles au niveau du système de conduction (75). L’analyse d’une enzyme jouant un rôle fondamental, le cytochrome C oxydase, a montré que chez le chien, la forme de cette enzyme variait selon qu’elle provenait du cœur ou du foie. Or, on n’a pas observé ce genre de différence en fonction de l’organe dans les tissus humains (76).

Des chercheurs ont noté des différences entre l’être humain et le chien concernant l’effet de la gravité sur la circulation du sang dans les poumons en fonction de la position du corps (par exemple, selon que le sujet est couché sur le dos ou sur le ventre). Ils ont attribué ces différences au fait que les chiens étaient des quadrupèdes alors que les humains se tiennent debout (77). Pourtant, on a souvent utilisé des chiens comme « modèles » des humains dans ce type de recherche. On observe aussi des différences entre les espèces au niveau de la micro circulation vers la trachée et vers les bronches, et ces différences peuvent être déterminantes pour la recherche sur l’asthme : le réseau capillaire sub-épithélial est dense chez des espèces comme le mouton ou le chien, mais il est relativement clairsemé chez le lapin et chez l’humain (78).

Il existe aussi des différences considérables et lourdes d’implications en ce qui concerne l’activité des vaisseaux sanguins (voir étude de cas numéro deux, Chapitre 6). Ainsi par exemple, chez l’homme, la bradykinine dilate les artères basilaires du cerveau, alors que chez le chien elle les contracte (79).

Les contractions provoquées par l’hypoxie (manque d’oxygène) dans l’artère coronaire humaine in vitro sont indépendantes de l’endothélium (la paroi interne des vaisseaux), et elles peuvent être supprimées par un médicament, l’indométacine. Cependant, chez le chien, les contractions de l’artère coronaire s’amoindrissent si l’on enlève l’endothélium, et l’indométacine n’a pas d’effet sur elles (80).

Les taux de concentration de l’enzyme superoxyde dismutase (SOD) dans les parois des artères coronaires sont très variables selon les espèces. L’artère coronaire humaine contient en moyenne 6 440 unités de SOD extracellulaire par gramme, tandis que chez le chien ce chiffre n’est que de 160 unités par gramme81. On peut donc penser qu’entre l’humain et le chien, la prédisposition aux dégâts provoqués par les radicaux superoxydes sera très différente.

On a la preuve manifeste que la tension artérielle élevée que l’on observe chez les humains obèses est liée à la résistance à l’insuline et à un taux excessif d’insuline dans le sang (hyperinsulinémie). Cependant, les expérimentations réalisées sur des chiens n’ont pas permis de montrer que l’hyperinsulinémie faisait monter la tension artérielle. En fait, chez les chiens, l’hyperinsulinémie a même induit une baisse de la tension artérielle, alors que chez des rats, au contraire, elle induisait une hausse. Les auteurs reconnaissent que les implications de leurs travaux pour la santé humaine ne sont pas évidentes (82).

Par ailleurs, il n’est pas possible de transposer à l’être humain de manière fiable les résultats des examens de l’influx micro vasculaire de la rate, puisque la morphologie et la fonction de celle-ci diffèrent grandement d’une espèce à l’autre (83). D’autre part, les données dont on dispose concernant le rôle protecteur des kinines – des substances chimiques naturelles présentes dans le sang – pour le cœur prêtent à controverse : cela peut s’expliquer par les différences frappantes que l’on observe au niveau du métabolisme des kinines dans le sérum entre le chien, le rat, le lapin et l’être humain (84).

On utilise communément le chien pour les tests des nouveaux produits lorsqu’il s’agit d’écarter ceux qui sont toxiques pour le système cardiovasculaire. Une des raisons pour lesquelles on utilise des chiens est qu’ils sont particulièrement sensibles à la toxicité cardiaque, mais on peut aussi en déduire que des médicaments qui n’ont pas été commercialisés en raison de problèmes constatés avec les chiens auraient pu véritablement être des remèdes sans danger pour les humains.

Dans un rapport analysant la validité des tests cardiovasculaires effectués sur les chiens pour le développement des médicaments, il apparaît que les études réalisées sur des chiens n’ont pas apporté d’information intéressante pour le cas des humains, en dehors de l’information dont on pouvait disposer grâce à d’autres tests (85).
 
Métabolisme des médicaments et toxicité

Dans les recherches sur les médicaments, on utilise souvent des chiens, surtout pour les tests de l’absorption, de la diffusion, du métabolisme et de l’évacuation (ADME). On les utilise également en tant qu’espèce autre que les rongeurs dans les tests de toxicité à dose répétée. Pourtant, on dispose de nombreuses informations concernant les importantes dissimilitudes en matière d’ADME et de toxicité entre l’être humain et le chien.

Ainsi, par exemple, la demi-vie plasmatique d’un médicament (la mesure du temps pendant lequel il reste présent dans le flux sanguin) est extrêmement importante pour le calcul des doses sans risque et pour l’interprétation du résultat des tests de toxicité. Le Tableau 5, ci-après, montre que ce paramètre peut diverger grandement – parfois dans un rapport de un à quinze – entre les chiens et les humains (86).

Tableau 5
Demi-vie plasmatique de plusieurs médicaments chez les humains et chez les chiens
Demi-vies plasmatiques (en heures) chez les humains et les chiens
Médicament
Humains
Chiens
Antipyrine
12
1,7
Digitoxine
216
14
Digoxine
44
27
Hexobarbitol
6
4,3
Meperidine
5,5
0,9
Phénylbutazone
72
6
Tromexan
6
21

Les différences au niveau de la fixation du sérum, entre deux espèces, peuvent affecter considérablement le potentiel thérapeutique de certains produits. La camptothécine, un nouveau médicament anticancéreux, s’est révélée supérieurement efficace dans des tests sur des animaux, mais elle n’a qu’un effet très relatif contre le cancer chez l’être humain. Dans les études sur le sérum provenant d’un certain nombre d’espèces y compris le chien, on a trouvé que le produit se fixait de manière particulière dans le sérum humain, dans lequel il se trouvait changé en une forme biologiquement inactive : ce qui le rendait bien moins efficace en tant qu’agent anticancéreux chez l’être humain(87). Une substance chimique marquée par traceur radioactif, qui semblait convenir dans les expérimentations animales pour l’utilisation de l’imagerie PET, a posé problème lorsque l’on a voulu l’utiliser chez l’homme. Le problème provenait des importantes différences entre le chien et l’humain au niveau de la fixation de cette substance dans le sérum (88).

Dans le développement de nouvelles thérapies, on se trouve constamment confronté à des variations des résultats des tests d’absorption, de diffusion, de métabolisme et d’élimination d’une espèce à une autre. Ainsi, dans une étude concernant l’action de la glutathione-S-transférase, une important enzyme de détoxication, sur les globules rouges de huit espèces différentes y compris le chien, on a observé des différences significatives (89). Dans une autre étude portant sur les enzymes qui métabolisent les produits dans l’intestin du chien, du singe et de l’homme, réalisée par les laboratoires Merck Research, on a constaté plusieurs différences spécifiques aux espèces (90).

Ainsi, par exemple, les taux de trois enzymes catalytiques diffèrent significativement entre le chien et l’homme, et l’on a trouvé de la N-acétyltransférase dans les intestins de l’être humain mais pas dans ceux du chien.

Le principal médicament que l’on connaît pour traiter le SIDA, l’AZT, est métabolisé bien plus lentement dans les cellules hépatiques du rat et du chien que dans celles des singes et de l’être humain (91). On observe des différences significatives entre le rat, le chien et le singe en ce qui concerne les taux de clairance du flux sanguin et la bio-disponibilité d’un éventuel produit anti-SIDA appelé indinavir (92). Par ailleurs, il existe de nettes différences entre les sexes au niveau de la clairance de l’indinavir chez le rat et chez le chien, mais pas chez les singes. Ces résultats contradictoires que l’on obtient sur des espèces animales différentes rendent difficile la prédiction de l’effet d’un produit chez l’être humain (93) (voir étude de cas numéro quatre, Chapitre 6).

Les processus d’absorption, de diffusion, de métabolisme et d’élimination varient considérablement d’une espèce à une autre, aussi l’étude de l’effet d’un produit sur des animaux ne permet elle pas toujours d’en prédire les effets secondaires. Ainsi, par exemple, un programme exhaustif d’expérimentations sur des souris, des rats, des hamsters, des cochons d’Inde, des lapins, des chiens et des singes rhésus, réalisé préalablement à des tests chez l’humain et concernant un médicament pour le cœur, l’amrinone, n’a pas permis d’en prédire les effets sur le sang (thrombocytopénie) que l’on a observés par la suite chez pas moins de 20 % des patients ayant reçu un traitement à long terme (94).

Les nausées et vomissements constituent la raison la plus fréquente de l’arrêt du traitement chez les patients prenant de la tamoxifène, un médicament anticancéreux. Pourtant, chez le chien, on n’a pas constaté de vomissements, même avec de fortes doses (95). On avait synthétisé la mitoxantrone dans l’espoir de produire un médicament anti-tumeur qui serait moins toxique pour le cœur. Les tests sur les chiens beagles n’ont pas montré de dégâts au niveau du cœur, et cependant, chez les patients humains, ce médicament s’est révélé toxique pour le cœur (96).

Des médicaments susceptibles d’avoir de dangereux effets secondaires continuent d’être commercialisés, malgré les tests effectués sur les animaux. Au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en France et en Allemagne, depuis la tragédie de la thalidomide, de sinistre mémoire, plus de 120 médicaments ont été retirés du marché pour cause d’effets secondaires chez l’être humain (97). Les effets pervers des traitements médicamenteux sont une cause de plus en plus fréquente de pathologies chez les patients.

En 2000 a été publié un rapport comprenant des statistiques sur 150 médicaments expérimentaux produits par douze laboratoires pharmaceutiques (98). Dans ce rapport, le plus volumineux jamais publié dans son genre, les résultats de tests de toxicité sur des animaux ont été comparés à la toxicité observée chez les humains lors d’expérimentations cliniques. Les tests sur des animaux autres que les rongeurs, effectués principalement sur des chiens, ne prédisaient en moyenne que 63 % des effets toxiques qui ont été observés par la suite dans les tests cliniques sur les patients humains.

Ce chiffre, dont la faible valeur peut surprendre, montre que des tests de toxicité réalisés sur des chiens permettent relativement mal de prédire l’innocuité des médicaments pour les humains. Dans un autre rapport, on a passé en revue des résultats de tests sur les chiens qui avaient été publiés, concernant les effets pervers de nouveaux médicaments (99). Dans 30 des 60 études, on avait noté un degré significatif de toxicité chez les chiens, mais aussi chez les rats. Dans les 30 autres études, les effets pervers n’avaient été observés que chez les chiens (et non chez les rats). Pour 25 de ces 30 études, on avait conclu soit que les effets observés chez le chien ne se produiraient pas chez l’être humain (en raison de différences connues entre les deux espèces), soit que l’on aurait pu anticiper ces effets sans procéder à des tests sur des chiens (en raison de l’action pharmacologique du médicament), soit que ces effets ne concernaient pas l’être humain pour d’autres raisons, comme le fait de ne constater une toxicité qu’à des doses très fortes. Les auteurs ont conclu que dans 92 % des cas qu’ils avaient étudiés, l’utilisation des chiens pour les tests de toxicité n’apportaient pas une information nouvelle exploitable.

Les « modèles » de pathologies : maladies des articulation, fonction gastro-intestinale et retinitis pigmentosa


On a utilisé des chiens un peu partout dans le monde comme « modèles » des maladies des articulations chez les humains, notamment de l’arthrite et des problèmes de cartilage qui lui sont liés, ainsi que dans l’étude de la chirurgie du remplacement de la hanche par une prothèse. Pour simuler l’arthrite, un état qui se développe progressivement chez les personnes âgées, on détériore le ligament croisé de l’articulation de la patte chez des chiens, parfois à coups de couteau. On provoque ainsi une instabilité de l’articulation, et on considère que les modifications du cartilage que cela entraîne représentent de manière adéquate l’état du patient. Cependant, on s’est rendu compte ces dernières années que les modèles animaux de l’arthrite, notamment les chiens, n’étaient pas fiables pour l’identification des nouveaux traitements destinés aux humains (100). La validité de ces modèles animaux a été remise en cause même à propos du développement de nouveaux analgésiques pour l’arthrite (101).

Entre les espèces, on peut observer également des différences au niveau des propriétés biomécaniques du cartilage, notamment du ménisque du genou, qui affectent la capacité de résistance à la charge des articulations. C’est pourquoi certains scientifiques recommandent la prudence lorsqu’il s’agit d’extrapoler les résultats des « modèles » animaux aux humains (102).

On utilise souvent le chien comme « modèle » pour l’étude de l’adaptation du squelette après une opération de remplacement de la hanche par une prothèse. Pourtant, comparés aux humains, les chiens présentent d’importantes différences dans la géométrie du fémur (l’os de la cuisse). Ce qui peut expliquer pourquoi les résultats des expérimentations sur les chiens indiquent une perte osseuse plus importante que celle que l’on observe réellement chez les patients qui se sont fait poser une prothèse (103). Par ailleurs, on teste souvent sur des chiens l’efficacité et l’innocuité de matériels et d’accessoires utilisés dans les opérations de la hanche. Il n’est pas possible d’extrapoler en confiance les résultats du chien à l’être humain, en raison des différences entre les deux espèces en ce qui concerne la forme des os et les angles, des facteurs qui compliquent la compréhension du transfert de la pression à travers la hanche (104, 105).

Dans la recherche sur la fonction gastro-intestinale chez l’homme, on utilise parfois des chiens (par exemple dans l’étude de cas numéro trois, Chapitre 6). Cependant, là encore, les variations d’une espèce à une autre peuvent compliquer l’interprétation des expérimentations animales. Ainsi, par exemple, la localisation et la densité des récepteurs des hormones peptides dans la partie supérieure de l’appareil gastro-intestinal varient selon qu’il s’agit de l’être humain, du chien ou du rat (106). Dans une comparaison entre plusieurs espèces, entre autres l’être humain et le chien, on a observé des différences au niveau de la répartition gastro-intestinale de l’IAPP, une protéine naturelle présente dans l’intestin et dans le pancréas (107). L’IAPP affecte le métabolisme ainsi que les contractions intestinales.

La retinitis pigmentosa est une pathologie humaine héréditaire qui peut, à la longue, rendre aveugle. Un état similaire peut se produire naturellement chez le chien comme chez la souris, mais même dans ce cas, les résultats des expérimentations menées sur différentes espèces peuvent présenter des contradictions. Ainsi, par exemple, des souris présentant les mêmes mutations génétiques que des patients humains, traitées avec un médicament appelé diltiazem, ont présenté une dégénération rétinienne réduite. Les scientifiques ont alors prédit que ce médicament pourrait être utile pour les patients humains (108). Cependant, lorsque l’on a essayé le diltiazem sur des chiens atteints de retinitis pigmentosa, ce médicament n’a eu absolument aucun effet bénéfique (109).
 
Une meilleure façon de faire des recherches

Du point de vue de n’importe quelle fonction de l’organisme, certaines différences entre les espèces crèvent les yeux, tandis que d’autres se réduisent à de très subtiles variations biochimiques. Cependant, l’implication est toujours la même : ces différences rendent très difficile l’application fiable à une espèce des résultats observés sur une autre.

C’est vrai en particulier de la recherche biomédicale menée sur les chats et sur les chiens. La communauté scientifique a tendance à exagérer la validité de ces expérimentations, alors qu’une étude approfondie de la littérature dans ce domaine fait apparaître une réalité bien différente.

En termes d’évolution, le chat et le chien ne sont pas des parents proches de l’être humain. Cela signifie qu’ils nous sont dissemblables à de nombreux égards, depuis la structure et le fonctionnement de leur cerveau jusqu’à leurs réactions aux médicaments et autres substances chimiques.

Le problème de la variabilité des espèces dans la recherche pourrait être surmonté si l’on appliquait plutôt des méthodes humaines choisies pour leur pertinence par rapport à l’être humain, comme les études cliniques et les études sur des humains volontaires, la recherche épidémiologique, la culture de cellules et de tissus humains, la biologie sub-cellulaire et moléculaire ou l’étude post-mortem sur les cadavres. De telles approches profiteraient à la population aussi bien qu’aux animaux.
 
 





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